La vie sociale des petits espaces urbains : la rue (2)

(Suite de la traduction de « The social life of small urban spaces », par W.H. Whyte)

L’espace où la rue et la plaza (1) se joignent est la clé du succès ou de l’échec. Dans l’idéal, la transition devrait être telle qu’on ait du mal à définir où s’arrête l’une et où commence l’autre. Paley Park, à New-York, est le  meilleur des exemples. Le trottoir qui le borde fait partie intégrante du parc. Le feuillage des arbres s’étend au-dessus du trottoir. Il y a aussi des vasques de fleurs sur celui-ci et, de chaque côté des marches, des corniches courbes pour s’asseoir. Dans cette entrée, vous trouvez en général une personne qui en attend une autre – c’est un point de rendez-vous commode -, des gens assis sur les corniches et, au beau milieu de l’entrée, plusieurs personnes en pleine conversation.

Les passants sont des usagers du parc, eux aussi. Près de la moitié vont tourner la tête et y jeter un coup d’œil. Parmi eux, environ la moitié vont sourire. Je n’ai pas calculé d’échelle des sourires, mais ces satisfactions indirectes sont extrêmement importantes – la vue du parc, le fait de savoir qu’il est là participent à l’image que nous avons d’un territoire beaucoup plus vaste. (Si on devait faire une étude coût/bénéfices, je pense qu’elle montrerait que les usages secondaires offrent au moins autant de bénéfices que les usages primaires. Si on pouvait donner une valeur monétaire à une minute d’agrément visuel et la multiplier par ses occurrences jour après jour, année après année, on obtiendrait des sommes assez incroyables).

Le parc stimule les usages impulsifs. Beaucoup de gens hésitent un peu lorsqu’ils le longent, s’arrêtent, montent quelques marches, puis le reste de l’escalier en accélérant un peu. Les enfants montrent plus de détermination, les plus jeunes montrent en général le parc du doigt et tirent leur mère vers l’entrée, tandis que les plus âgés se mettent à courir à l’approche des marches puis en sautent une ou deux.

Observez ces flux, et vous verrez à quel point des marches peuvent être importantes. Les marches à Paley Park sont si basses et si faciles qu’on est presque attiré vers elles. Elles apportent une agréable ambiguïté à votre déplacement. Vous pouvez vous arrêter et regarder, avancer un pied, puis un autre, et finalement, sans avoir pris de décision consciente, vous retrouver dans le parc. Une légère élévation peut ainsi être attirante. Mais si vous l’augmentez d’environ un pied (30 cm) ou plus, l’usage va décroître fortement. Il n’y a pas de hauteur pré-déterminée en la matière, car c’est autant une affaire de psychologie que de géométrie, mis c’est assurément lié aux possibilités de choix associées aux marches. Une plaza dont on pourrait attendre qu’elle soit utilisée par les gens, alors que ce n’est pas le cas, est seulement un pied au-dessus d’autres plazas des alentours, mais elle paraît beaucoup plus haute. Les marches ont une faible largeur, elles sont strictement encadrées par des rambardes, et elles sont très resserrées. Pas d’ambiguïté ici : on ne flâne pas, et on ne se laisse pas dériver vers le haut.

(1) Pour rappel, les plazas sont, dans les grandes villes américaines, des places privées à usage public, associées à des constructions de grande hauteur et souvent imposées par les règles d’urbanisme, leur réalisation donnant des droits à construire plus haut.

Photo du haut : le contact entre la rue (Park Avenue) et Seagram Plaza à New-York

Photo du bas (source : Google Maps) : le carrefour entre Park Avenue et la 52è rue au niveau de Seagram Plaza. Noter le marchand ambulant, les deux hommes arrêtés et en pleine conversation à l’angle, l’occupation de la corniche.

Photo ci-dessous (source : Google Maps) : le même carrefour à une heure d’affluence. Noter la queue devant le marchand ambulant, l’occupation maximale des marches au soleil, le débordement de cette occupation vers des corniches à l’ombre (y compris de très faible hauteur), etc.

Photo ci-dessous (source : Google Maps) : le « parc de poche » de Paley Park, sur la 53è rue Est. Remarquer la présence de personnes à l’arrêt, regardant vers le parc ou se photographiant, ainsi que les arbres formant un trait d’union entre le parc et la rue. Malgré son exiguïté, l’endroit fonctionne bien, tout autant qu’à l’époque de W.H. Whyte, il y a 40 ans.

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