Montaigne et la « smart city »

Ce matin au saut du lit, Ouest-France m’offre ce gros titre à la page « Lorient » : « Centre-ville connecté : un enjeu majeur ! ». Pas de quoi m’émouvoir pour le moment, car de nos jours, tout ce qui semble vaguement important est qualifié d’ « enjeu » même si ce mot est totalement inapproprié, et pour souligner l’importance du propos on ajoute volontiers « majeur », ça ne mange pas de pain. Mais voilà qu’un peu plus tard dans la matinée, je reçois un rapport du Conseil de développement du Pays de Lorient sur la revitalisation des centres, et j’y découvre un petit chapitre intitulé « Le centre-ville, espace de déconnexion numérique ? ». Au terme d’ateliers avec des habitants dans diverses communes du territoire, il y est établi que « souvent citée comme incontournable par les acteurs économiques et les élus, la question du numérique n’a été abordée… aucune fois. Pour les participants, il s’agit d’un non-sujet dans le développement des centres-villes et des centres-bourgs. Soit que le numérique fait tellement partie du quotidien qu’on ne l’évoque plus, soit à l’inverse, le centre-ville n’est pas un espace où le besoin de numérique se fait sentir ».

Même si l’article de Ouest-France concernait plutôt les commerces, on entrevoit comme une sorte de contradiction entre ces deux textes et j’aimerais bien, pour ma part, voir se profiler, dans le second document, le fait que des gens se fichent complètement d’être connectés dans les centres-villes et, encore mieux, que leur expérience desdits centres est d’autant plus positive et agréable qu’ils y sont déconnectés. Ceux-là appliquent la belle leçon de vie de Montaigne : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors, et quand je me promène solitairement dans un beau verger, si mes pensées sont occupées d’autre chose pendant quelque partie du temps, une autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi » (Essais, L. III, XIII). A une époque où la wifi s’installe dans les parcs publics et où Sidewalk Labs, filiale de Google, concocte un énorme projet de « smart city » à Toronto, où « même le taux d’occupation des bancs sera surveillé en direct », il serait rassurant de voir s’amorcer un mouvement inverse, parce que le plaisir simple de l’instant présent peut se passer de ce genre d’artifices.

Date de l’article d’origine : 25 novembre 2019

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