Les places de nos villes et nos villages, surtout dans le sud du pays, offrent parfois au badaud l’occasion de s’élever l’esprit par la lecture de phrases édifiantes, telles que celles qui figurent sur les cadrans solaires (voir dans ce blog « Méditons (un peu) dans les sociotopes ») : on lui rappelle de craindre Dieu ou de songer à la brièveté de l’existence, ce qui peut d’ailleurs l’inciter à en profiter au maximum, par exemple en s’enfilant un demi tout en regardant de séduisantes personnes à l’ombre d’un de ces platanes dont je parlerai dans le prochain article. Les inscriptions à caractère laïque, ou républicain, sont nettement moins communes, mais l’actualité marquée par une succession de nuits de pillages dans les villes françaises m’incite à vous offrir celle-ci, peu banale, que j’ai trouvée dans la commune cévenole de Saint-Laurent-le-Minier (Gard).
Après une recherche compliquée, j’ai appris que ce texte est extrait de la loi du 20 Messidor an III (8 juillet 1795) « qui ordonne l’établissement des gardes champêtres dans toutes les communes rurales de la république« . L’article XII de ce texte stipule qu’ « Il sera placé à la sortie principale de chaque commune l’inscription suivante : Citoyen, respecte les propriétés & les productions d’autrui, elles sont le fruit de son travail & de son industrie. » Il fait écho à l’article 5 de la Constitution du 5 Fructidor an III dont l’article 1 dispose que « Les droits de l’homme en société sont la liberté, l’égalité, la sûreté, la propriété » et l’article 2 que « La propriété est le droit de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie« .
Je laisserai à d’autres le soin de disserter sur le point de savoir si ces textes, mettant l’accent sur la propriété, le travail et l’ « industrie » (au sens de « métier » ou d’ « habileté inventive » qu’il avait à l’époque), ne jetteraient pas les bases de l’infâme capitalisme qui fleurira par la suite. J’y vois pour ma part une invitation (et même une injonction) à respecter quelques principes élémentaires de la vie en société. Si ce placard peint sur une façade de maison peut nous sembler un peu naïf et désuet, il garde tout de même quelque actualité ces temps-ci, même si s’agissant de la propriété on peut évidemment lui opposer la célèbre phrase de Rousseau, elle aussi toujours d’actualité : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »
