Les loisirs informels dans l’espace agricole, ou le monde tel qu’il est

J’ai déjà dit tout le bien que je pense du livre d’Yvon Le Caro sur « Les loisirs en espace agricole », qui nous aide à découvrir la réalité des pratiques par-delà les clichés. Parmi ceux-ci, il y a l’idée répandue que les usages récréatifs dans l’espace rural seraient (ou devraient être) cantonnés aux espaces dûment estampillés comme publics (chemins ruraux, espaces naturels des collectivités, forêts domaniales…) et que les paysans verraient d’un très mauvais œil les incursions de non-agriculteurs sur leurs terres, et notamment de promeneurs urbains car ceux-ci, c’est bien connu, se comportent à la campagne comme en pays conquis.

Carte : Y. Le Caro, 2007.

Pour en avoir le cœur net, l’auteur a observé les pratiques de loisirs sur quatre exploitations agricoles en Bretagne (une ferme céréalière et une ferme laitière péri-urbaines, une ferme laitière rurale et une ferme légumière littorale), il a cartographié les pratiques constatées ainsi que les conflits dont il a eu connaissance, et il a conduit des entretiens avec les quatre exploitants, plus huit autres dont les terres n’ont pas été cartographiées. Ces cartes représentent ce qu’il appelle l’assolement récréatif, c’est à dire la vocation récréative de fait de certaines parties de l’exploitation.

Il en ressort que toutes les exploitations étudiées sont concernées à des degrés divers par des pratiques de loisirs, qu’elles soient « légitimes » (basées sur un droit), « informelles » (tolérées) ou « transgressives » (lorsqu’une interdiction explicite a été enfreinte). On y trouve ainsi, pêle-mêle, la chasse, la pêche, la cueillette de champignons ou de fruits, le pique-nique, les fêtes improvisées, la balade à pied y compris hors sentiers balisés, le VTT, la randonnée à cheval, le bivouac, etc. Les points de vue des exploitants sur ces pratiques sont finement analysés et apparaissent complexes, de l’acceptation explicite ou résignée à la condamnation bien compréhensible des atteintes aux biens ou à la sécurité. On relève au passage que les chasseurs, grands amis et défenseurs de la « ruralité » comme chacun sait, sont davantage perçus comme une source de nuisances que les promeneurs ordinaires dont la plupart ne dérangent personne. En creusant un peu, l’auteur s’aperçoit même que la présence d’activités informelles peut être valorisante pour l’exploitant, tant qu’elle reste dans des limites raisonnables et ne crée pas de préjudice. Une citation éclairante pour conclure (page 315) :

La consommation récréative de ces espaces banals est une externalité directe de l’agriculture, l’agriculteur assumant souvent seul l’entretien d’espaces pour lesquels les acteurs institutionnels des loisirs n’interviennent pas. Les usages sont tolérés surtout parce qu’ils posent peu de problèmes, et que les interdire demanderait plus d’énergie que de les supporter. Dans bien des cas aussi, ces usages renvoient à des représentations positives de l’espace, l’agriculteur évoquant un certain rôle social, ou bien un âge d’or révolu. Pour Xavier, le petit bois [où des « gens qui connaissent » viennent ramasser des châtaignes] évoque l’enfance et une économie de cueillette (…) qui contraste avec le caractère intensif de sa ferme. Tolérer des usages informels, c’est, de son propre chef, sans recevoir d’injonction ni se mettre en situation de contrat, se placer dans la situation de celui à qui l’on doit cette tolérance. Cette attitude de paternalisme bienveillant nous semble au cœur de la tolérance envers les usages récréatifs chez les agriculteurs français (…). Ceci explique sans doute l’importance attachée à la politesse, au « bonjour ! » par beaucoup de nos interlocuteurs, mais aussi la difficulté pour les agriculteurs à intégrer la fonction récréative de leur espace de travail dans le champ professionnel.

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