Braudel, le saltus et les sociotopes

Un bel exemple de saltus : le village abandonné de Montméjean, sur le flanc sud du Causse Noir.
Nettement moins riche en saltus : vers Neuville-de-Poitou (Vienne).

Nous avons vu dans un précédent article, au sujet du livre d’Yvon Le Caro sur les loisirs en espace agricole, que les régions qui offrent les meilleures possibilités et la plus grande diversité de loisirs en milieu agricole sont celles qui possèdent les plus vastes étendues de saltus, un terme de géographie classique qui distingue les espaces peu entretenus qui s’intercalent entre l’espace cultivé (ager) et la forêt permanente (silva), et dans lesquels on trouve pêle-mêle des friches, des marais, des landes, des maquis et des garrigues, des pelouses littorales ou des pâturages d’altitude… Ceci m’a rappelé que dans son livre « L’Identité de la France », l’historien Fernand Braudel consacre un beau passage au saltus et aux activités informelles qui s’y déployaient jadis, et dont certaines existent toujours. Quelques extraits :

« Le saltus grandit de lui-même. Les friches « s’étendent comme une lèpre », écrit Lucien Gachon à propos des massifs cristallins d’Auvergne. (…) Les régions abandonnées, vidées d’hommes, se couvrent d’ajoncs, de bruyères, de genêts… Pour les enfants en vacances, c’est l’univers des découvertes, des pseudo-aventures : les moutons, les chèvres ; les ruchers d’abeilles ; les bouquets de noisetiers, avant-garde de la forêt qui avance ; le gibier terré qui, surpris, déboule ; la vipère lovée sur elle-même…

Mais pour les villages d’hier, le saltus était une réserve de ressources gratuites qu’une longue familiarité leur avait appris à utiliser. Dans l’Escandorgue, on s’émerveille de tout ce que l’homme pouvait recueillir : la litière des bêtes faite de fougères et de buis haché, la nourriture des chèvres et des moutons, la glandée des cochons, la cueillette des noisettes, prunelles, cornouilles, merises, faînes, alises, fraises, champignons, miel sylvestre, plus bon nombre d’herbes sauvages que la cuisine savait utiliser : pissenlit, latcheron à la broco, ensalata fina, bezègue, bourrut, repounchou, lengua de buou, asperges, salsifis, poireaux sauvages… »

On est chez quelqu’un, mais en étant respectueux on peut souvent s’arranger (près du village de Peyereleau, gorges de la Jonte).

Dans le saltus, la question du statut foncier avait peu d’importance, et n’en a guère plus aujourd’hui : sous réserve de respecter les clôtures et les troupeaux, on peut vadrouiller assez librement à travers les Grands Causses comme sur le mont Lozère, sur les plateaux du Vercors, dans les prés-bois du Jura ou sur les crêtes des monts d’Arrée, sans trop se préoccuper de savoir chez qui on est. Ceci nous confirme que l’espace rural peut être fort riche en sociotopes, pour autant que sur les franges des finages (1) agricoles se trouvent suffisamment d’espaces exploités de façon extensive ou laissés à leur évolution naturelle, qui sont potentiellement autant de possibles espaces de liberté, d’activités et de découvertes.

(1) Le finage désigne traditionnellement, en géographie, le territoire exploité par une communauté villageoise.

Lire aussi : « Dans le Zaïon, on se sent zaïon » à propos des activités des jeunes dans des espaces périphériques à l’espace agricole.

2 commentaires

  1. Merci de rouvrir ces concepts géographiques anciens, qui retrouvent de la valeur. Et une très bonne année à l’animateur de cet enrichissant blog. Valérie Brunet. Agence d’urbanisme de la région angevine.

    1. Ces concepts ont aussi de la valeur en écologie, car ils rappellent qu’une partie du territoire est en transformation permanente, le saltus étant une sorte de marge d’ajustement toujours changeante entre la nature « pure et dure » et l’espace cultivé ou bâti. Les réglementations environnementales, qui visent souvent à figer des espaces dans un état supposé optimal à un instant « t », ont beaucoup de mal à intégrer cette notion de transformation. Bonne année à toi, riche en découvertes dans les saltus angevins… ou ailleurs !

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