Vie et mort d’un sociotope rural, 1940 – 2020

Vue générale du carrefour (Google Maps)

C’est un carrefour aussi banal qu’il est possible, à l’entrée d’un petit bourg de la Haute-Vienne et à l’intersection entre la D15 et la D15a. Il y a là, adossée au mur d’enceinte d’une propriété bourgeoise et faisant face au sud-ouest, une croix en fer posée sur un socle en ciment, ainsi que deux bancs de bois installés de part et d’autre, et aussi un abreuvoir municipal qui ravitaille aussi bien les vaches de la ferme d’en face que les habitants des alentours, car nous sommes en 1940 et tout le monde n’a pas l’eau courante. En face également se trouve un café-tabac-épicerie-journaux-quincaillerie-droguerie-mercerie-bazar-articles funéraires connu plus simplement sous le nom de « café Ferrand », devant lequel il y a aussi un arrêt de tram.

Un conteneur a remplacé les bancs (Google Maps)

L’endroit est tout sauf attrayant à première vue, si ce n’est qu’il est stratégiquement situé (très visible et accessible) et que les bancs, protégés des vents froids par le mur et les arbres du bourgeois, sont un bon endroit pour venir voir le soleil se coucher sur la vallée de la Combade et traîner par une belle soirée d’été. Comme en ce temps-là il n’y a pratiquement pas de voitures par ici, ce carrefour est un des lieux de rencontre favoris des habitants. Entre ceux qui viennent chercher de l’eau, ceux qui sortent du café Ferrand pour continuer à tailler une bavette au grand air et ceux qui s’y donnent rendez-vous, plus des enfants qui jouent dans la rue, entre autres les quatre fils de la maison Ferrand, il y a là toujours plus ou moins des gens aux beaux jours. Et de temps à autre, le possesseur du seul gramophone de la commune apporte ici son engin et quelques disques, le pose sur le socle de la croix et fait entendre aux villageois attroupés Tino Rossi chantant « Tant qu’il y aura des étoiles », entre autres succès de l’époque. Je crois aussi savoir que des amoureux s’y donneront rendez-vous, car même si l’endroit n’est pas discret, nous savons grâce à ce blog que les démonstrations d’affection se moquent bien du regard oblique des passants honnêtes.

Un authentique sociotope, vous dis-je, dans les 300 m² de ce carrefour de rien du tout, qui verra aussi passer en juin 1944 la division Das Reich entre ses exactions à Oradour-sur-Glane et celles de Tulle – ce jour-là, il n’y avait pas grand-monde dehors. Mais les années s’écoulent, et passant par là quelque 80 ans plus tard, je note des changements. La croix et le mur sont toujours là, mais les bancs ont été enlevés et à la place il y a un conteneur à déchets, le point d’eau a disparu, le café Ferrand est à l’abandon depuis des années, la commune a perdu 40 % de sa population, et le carrefour n’est plus emprunté que par des voitures, ainsi que par les semi-remorques de la papeterie d’à côté qui passent avec fracas. La vie s’est retirée et cette histoire est aussi celle de tant d’autres carrefours ruraux. D’autres sociotopes ont pu apparaître dans le même temps, en particulier autour des innombrables plans d’eau municipaux qui ont fleuri dans les campagnes à partir des années 1970, mais ce sont là des espaces spécialisés et pas toujours tout proches qui ne relèvent plus d’une fréquentation aussi quotidienne et banale.

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