La vie sociale des petits espaces urbains (fin)

Brême, Allemagne

Il semblerait qu’il y ait là une leçon [NB : se rapporte aux boîtes à ordures évoquées dans le précédent article]. C’est la même chose avec les bouches d’incendie et les bornes-fontaines : elles sont très bien pour lacer ses chaussures, et aussi pour s’assoir. Et pourquoi pas les corniches ? Juste à titre d’expérimentation, ce serait intéressant de voir ce qui se passerait si des bâtiments proposaient une corniche supplémentaire sur laquelle les gens puissent s’assoir. Les Japonais sont plus inventifs que nous dans ce domaine. Le long des trottoirs, aux abords des entrées de certains grands magasins, on trouve des corniches ou rebords pour s’assoir, poser des affaires : on trouve là des cendriers, des bancs, des cabines téléphoniques. Il n’y a pas beaucoup d’espace, mais il est intensément et bien utilisé.

Nous n’avons pas beaucoup d’espace de trottoirs non plus, mais nous en aurons davantage à l’avenir. Nous avons offert aux voitures une part disproportionnée de la voirie, et le temps est venu de restituer aux piétons ce qui leur a été pris. Pour atteindre les objectifs de qualité de l’air, certaines villes pourraient avoir à éliminer du stationnement dans des rues centrales, ce qui permettrait de libérer de l’espace. Plutôt que d’affecter celui-ci à la circulation, ce qui augmenterait encore le trafic, il conviendrait de l’affecter aux trottoirs. Dans ce cas, on disposerait d’espace suffisant pour des aménités variées tels que des arrêts de bus, des parcs de poche, des lieux pour s’assoir ou des cafés de trottoir.

En somme, je suis en train de plaider en faveur de lieux animés. Trop animés ? Trop bondés ? Je ne pense pas. Comme nous l’avons vu, les gens ont un bon sens de la densité qui convient à un lieu, et ce sont eux qui déterminent à partir de quel niveau « beaucoup » devient « trop ». Et de plus, ils ne cherchent pas à s’isoler. Si c’était le cas, ils iraient s’installer dans des lieux isolés et vides où il n’y a pas grand monde, mais non : ils vont dans des endroits vivants avec beaucoup de monde. Et ils le font par choix – pas pour échapper à la ville, mais pour y prendre part.

Il est merveilleusement encourageant de voir que les lieux que les gens préfèrent entre tous, et qu’ils considèrent comme les plus calmes et les moins bondés, se caractérisent par une forte densité d’occupation et un usage très efficace de l’espace.

Je terminerai ainsi en louant les petits espaces. Leur effet multiplicateur est énorme. Ce n’est pas seulement une affaire de nombre de gens qui les utilisent, c’est aussi la quantité de gens qui passent à côté et en jouissent par procuration, et même le nombre encore plus grand de gens qui apprécient mieux leur ville du simple fait qu’ils savent que ces lieux existent. Pour une ville, de tels espaces sont inestimables, quel qu’en soit le prix. Ils fonctionnent à partir de quelques règles de base, et ils sont là, juste devant notre nez… Si seulement nous voulons bien y prêter attention.

Ainsi s’achève la traduction de « The Social Life of Small Urban Spaces », un grand classique des « public life studies » malheureusement resté inédit en France. On rappellera que cet ouvrage a été publié en 1980, ce qui montre le côté visionnaire de Whyte – la récupération des trottoirs évoquée ci-dessus n’en est qu’un exemple parmi d’autres. Quarante ans plus tard, les méthodes d’observation patiente mises en place par Whyte conservent toute leur valeur, non seulement pour comprendre comment fonctionnent les espaces publics, mais aussi pour concevoir ceux-ci sur des bases solides partant des besoins essentiels des gens ordinaires.

Il me resterait maintenant à mettre bout à bout tous ces articles de blog pour produire un document unique téléchargeable, et à demander à l’éditeur (Project for Public Spaces) l’autorisation de le diffuser, ce que je peux mettre à mon programme des semaines à venir.

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