Sensations maritimes

Nous avons signalé jadis que les « sensations forestières », regroupées sous le terme de Skogskänsla, sont souvent traitées en Suède comme une « valeur de sociotope » à part entière, ce qu’on peut comprendre dans un pays où les autochtones témoignent d’un fort attachement à la forêt, laquelle tient un rôle de premier plan dans l’imaginaire nordique. Ce thème est sans doute bien moins consensuel chez nous. A l’occasion d’entretiens effectués auprès d’habitants d’une commune normande, riveraine du grand massif forestier de La Londe – Rouvray (5000 hectares), je m’étais aperçu que pas mal de gens n’appréciaient que très modérément l’ambiance un peu oppressante de cette forêt et préféraient des ambiances plus dégagées et lumineuses.

Un thème bien plus consensuel relevant du même registre serait, chez nous, les « sensations maritimes ». Cette hypothèse, que j’évoquais à la fin de l’article précité, s’est trouvé confirmée sur le quai portuaire dont il fut question ces derniers temps. Le tout était de rencontrer les bons interlocuteurs, car le problème avec les questions ouvertes du genre « Qu’est-ce que vous aimez ici ? », c’est qu’il faut avoir des mots pour répondre, et que beaucoup de gens ont du mal à aller au-delà du « Ben, c’est joli, quoi ! », peut-être aussi par pudeur, pour ne pas se déballer devant un inconnu. Bref, le 5 novembre dernier, j’ai fini par trouver des gens pour me parler de l’air vif qui fouette le visage, des odeurs iodées, du spectacle toujours renouvelé par la marée et les changements de la lumière, des cris et des mouvements des oiseaux de mer, du spectacle des bateaux, et encore n’a-t-on pas droit ici aux embruns salés qui ajoutent d’autres dimensions sensorielles dans les environnements plus exposés. Qu’est-ce qui conduit tant de gens vers les sentiers côtiers, même et surtout lors des plus grosses tempêtes, si ce n’est ce « spectacle total » qui offre des expériences à nulle autre pareilles, et auprès desquelles les sapinières nordiques font un peu pâle figure ? Là où dans leurs questionnaires, les Suédois parlent platement de « contact avec l’eau », nous avons matière, ici en Bretagne, à faire figurer les « sensations maritimes » comme une valeur de sociotope à part entière, capable de faire sortir des gens de chez eux dans les pires conditions pour se frotter aux éléments et à la nature à l’état brut.

3 commentaires

  1. Le sentiment maritime est tellement fort qu’il est complexe ….Mer, montagne, forêt, les mythes sont sans doute fondateurs de notre relation au milieu naturel. La mer contemplée, racontée ou arpentée regorge de mythes et d’histoires….qui probablement sont également présents quand nous la regardons……dans le sentiment maritime il y a sans doute quelque chose de l’âme…….

    1. un très beau livre sur le sentiment maritime avec des descriptions incroyables de l’estran (marcher sur le fond de la mer) : besoin de mer de Hervé Hamon…..

      1. Lire aussi, dans un autre genre, le livre de l’historien Alain Corbin « Le Territoire du vide / L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840 », qui nous rappelle que cet attrait n’est pas très ancien… comme pour la montagne d’ailleurs, pour laquelle la charnière intervient au tournant 18è-19è s. J’ai lu un témoignage rappelant qu’au 19è, le recteur (= curé) de Quiberon passait pour un farfelu car il était le seul habitant à se rendre à la côte par plaisir, les autres n’y allant que par nécessité.

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