Des biotopes aux sociotopes, un chemin vers la liberté

En plus de 30 ans d’activité professionnelle dans l’environnement, j’ai observé des changements spectaculaires dans les façons de travailler, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c’est que ces questions sont davantage prises au sérieux, qu’il y est consacré davantage de moyens, que des méthodes plus rigoureuses ont remplacé le bricolage empirique, que les connaissances s’améliorent, et que tout cela permet même des progrès. Le pire, c’est à mes yeux une désespérante inflation bureaucratique, avec un empilement des règles et des normes, une multiplication des structures aux compétences enchevêtrées, des cahiers des charges toujours plus compliqués qui donnent envie de s’enfuir en courant, des dispositifs de supervision et de contrôle (ah, cette chère Autorité Environnementale !) qui poussent à produire des rapports et argumentaires sans cesse plus épais et illisibles, des évaluateurs dont les évaluations sont à leur tour évaluées… Comme si cela ne suffisait pas, les utiles technologies que sont par exemple les bases de données ou les systèmes d’information géographique sécrètent, entre les mains de ladite bureaucratie, une nouvelle vision du monde naturel qui tend à n’être plus perçu qu’au travers de classifications, de codes, de statuts et de couches thématiques.

Dans ce nouveau contexte, le rôle du bureau d’études n’est pas spécialement de faire preuve d’inventivité, mais plutôt d’être obéissant et exhaustif, de gérer les couches de données qu’on lui fournit et surtout – pardonnez ma vulgarité – de « pisser de la copie » qui servira de pâture à de sourcilleux relecteurs nullement rebutés par les 300 pages d’un rapport de présentation. Soit dit en passant, quel agrément y aurait-il à tenir un blog si ça ne permettait pas de râler une fois de temps en temps, je vous le demande, donc ce jour est arrivé, tant pis pour vous.

Bref, « faire de l’environnement », c’est rarement exaltant par les temps qui courent, et si l’on aime la liberté dans le travail, il y a deux solutions : opérer bénévolement (une bonne option,  mais il faut en avoir les moyens) ou faire autre chose, en investissant des domaines délaissés du législateur et où il n’y a ni hiérarchie des règles, ni guides méthodologiques facultatifs-mais-obligatoires-quand-même, ni inspecteurs des travaux finis. Et vous avez bien fait de supporter mon aigreur, car c’est ici que nous retrouvons nos chers sociotopes, placemaking et autres activités tournées vers les gens et leur bien-être. Observer les gens et leurs pratiques, comprendre leurs relations à l’espace, construire des projets d’aménagement à partir de ce travail d’observation ou, du moins, apporter cette dimension à des projets, voilà des domaines passionnants où il y a matière à créer et innover. Certes, il n’y a pas toujours du budget pour cela, mais c’est aussi un défi intéressant que de parvenir à en trouver un peu, et d’apporter la preuve que l’argent de la collectivité peut être utilement investi dans ce domaine. Le jour où il y aura une loi rendant les études de sociotopes obligatoires, avec un guide méthodologique national, un schéma régional et des évaluations environnementales, il y aura sans doute davantage de budget, mais… peut-être sera-t-il temps d’aller voir ailleurs ?

Photo : enquête dans un chemin creux breton à Guémené-sur-Scorff. Date de l’article d’origine : 24 mai 2018.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s