L’architecte et la rue

Les architectes, c’est comme les paysagistes évoqués ici il y a quelques semaines : nous avons bigrement et plus que jamais besoin d’eux, mais il peut leur arriver de faire de grosses boulettes, qui ont l’inconvénient de rester longtemps dans le paysage. Et puisque le commentateur du précédent article me tend la perche, c’est le moment de rappeler que certains ont suffisamment d’humour pour se moquer un peu d’eux-mêmes ou de leur profession. C’est le cas de Philippe Trétiak, auteur de « Faut-il pendre les architectes ? », c’est aussi celui de l’architecte lettone Evelina Ozola, dans une excellente conférence TedX intitulée « Architect’s hands : how can we design better streets ? ».

Elle commence son exposé ainsi : « Pendant très longtemps, nous avons cru que la main d’un architecte devait ressembler à ceci », et elle désigne sur l’écran une main surplombant la maquette d’un quartier moderniste, avec des tours d’immeubles et de larges avenues. Cette main – sa forme, son geste – nous fait tout de suite penser à celle de Dieu, au plafond de la chapelle Sixtine. On est là dans une représentation symbolique de l’architecte-démiurge, qui de ses mains expertes pétrit la pâte informe de la ZAC pour en faire surgir la Ville. Et Mme Ozola poursuit : « Les architectes sont toujours habillés de noir [comme elle !], et ils savent mieux que quiconque comment nos villes doivent fonctionner. Ils construisent des maquettes, et ils les regardent d’en haut. Une main d’architecte est comme la main d’un dieu. Celle-ci appartient à Le Corbusier, et sur cette photo iconique, il présente une maquette du plan Voisin [projet pour le centre de Paris, financé par un constructeur d’automobiles] ». S’ensuit une critique du mouvement moderniste, rappelant au passage que les urbanistes d’aujourd’hui doivent essayer de réparer les erreurs propagées par « ce type » et surtout par ses doctrines.

L’intérêt principal de cette conférence n’est pas dans cette énième dénonciation des thèses de Le Corbusier,  mais dans la relation de l’engagement de Mme Ozola en faveur de rues agréables à vivre, et plus encore d’une expérience de transformation de rue qu’elle a conduite à Riga. A la manière de l’architecte danois Jan Gehl, elle promeut l’observation de terrain et les approches « hands-on », qu’on pourrait traduire par « mettre les mains dans le cambouis ». Elle exprime également sa dette à l’égard de Rotterdam, qui lui a apporté des quantités d’idées pour sa ville. Je ne vous en dis pas plus sur la suite de cet exposé qui est limpide et enthousiasmant. Je précise seulement que la conférencière appelle les architectes à changer de temps en temps de posture pour devenir des facilitateurs et des formateurs, et pour expérimenter eux-mêmes sur le terrain au moyen d’aménagements réversibles – une posture à la fois plus humble et plus proche des gens, à l’opposé de cette « main de Dieu » qui ouvre l’exposé. Sa conclusion : « Je souhaite vraiment qu’à l’avenir, il y ait plus d’architectes et d’urbanistes à se référer moins à des visions mégalomaniaques et davantage à leur humanité ».

Date de l’article d’origine : 19 juin 2019

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