Le sociotope du mois : le rond-point

Le carrefour giratoire, qu’il soit en ville ou en rase campagne, est rarement un lieu favorable aux interactions sociales. En 1967, dans Playtime, Jacques Tati avait bien essayé de le transformer en un joyeux carrousel, et nous avons vu dans ce blog qu’ici et là à travers le monde, des gens ont tenté d’humaniser un peu des ronds-points en les réintégrant dans le tissu des espaces publics urbains. Mais ces initiatives sont restées exceptionnelles, jusqu’à ce que survienne le mouvement des Gilets Jaunes.

Vendredi 23 novembre vers 23 heures, je rentre de réunion en Centre-Bretagne avec trois collègues dans ma voiture, lorsqu’une lueur orange apparaît à l’horizon. Un feu de palettes, semble-t-il, autour duquel s’affairent des personnages vêtus de jaune qui ont l’air partis pour tenir le rond-point toute la nuit. Nous sommes la seule voiture, et comme rien ne presse, nous allons fournir un peu de distraction aux valeureuses sentinelles qui bravent le froid et les ténèbres loin de leur foyer. Nous nous dépêchons de sortir de la boîte à gants notre identifiant (un gilet jaune) avant de produire notre mot de passe (un coup de klaxon), témoignant de notre sympathie spontanée envers le mouvement et sa juste cause. Bloqués par une palette pour un temps indéterminé, nous engageons la conversation avec un citoyen visiblement bien alcoolisé qui cherche un peu ses mots, et ce sont mes trois passagères, très en verve, qui tiennent le crachoir. Pendant ce temps, j’ai tout loisir d’observer les lieux. Ces silhouettes en tenue fluo qui évoluent autour des flammes offrent un spectacle qui ne manque pas de grandeur, on dirait une fête païenne dans le genre de la nuit de Walpurgis. On bavarde, on s’apostrophe, on fait griller des saucisses et les canettes de bière circulent. Ce rond-point rural n’a jamais connu une telle animation, il est devenu un « salon où l’on cause » à ciel ouvert. Remplissant mentalement la « grille d’évaluation des espaces publics » de PPS, je me dis que le score du rond-point de Kernot est fort honorable, encore que le « confort des lieux pour s’asseoir » (des palettes, des vieux pneus) semble perfectible et que la proportion de femmes, bon indicateur de qualité, soit plutôt basse.

Après moult palabres (une de mes passagères a eu le malheur de se présenter comme architecte, et notre interlocuteur a une dent contre les architectes), et les sujets de conversation ayant été épuisés, on nous laisse contourner ce rond-point qui, comme beaucoup d’autres durant cette semaine agitée, aura connu son heure de gloire. Merci aux Gilets Jaunes de nous avoir démontré le potentiel sociotopique des ronds-points, une fois débarrassés des voitures qui les encombrent et dotés de ces quelques éléments attractifs simples qui sont la recette du succès :  un joli feu de palettes ou de pneus, un barbecue, de quoi boire, et un personnel d’accueil à la conversation riche et policée.

Photo : Ouest-France

PS – Nous retrouvons ici l’importance capitale de la palette de manutention, déjà évoquée dans ce blog (par exemple ici). Selon les besoins, la palette peut en effet servir de siège, de mobilier de fortune, de barrage anti-voitures, et bien sûr de combustible pour tous types de feux, de l’humble barbecue jusqu’aux embrasements des Grands Soirs. Elle partage ces diverses fonctions avec les vieux pneus, qui ne sont cependant pas à conseiller pour les grillades.

Date de l’article d’origine : 26 novembre 2018

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