Le sens du lieu

Il fait très chaud cet été dans le nord de la Suède, et je suis en train de me rafraîchir en nageant dans la Vindeln, une des grandes rivières du pays, lorsque j’entends de la musique venant d’une prairie un peu plus bas. J’aperçois là des gens rassemblés au bord de la rivière et un type qui chante quelques vieilles rengaines locales ou américaines en s’accompagnant à la guitare. Il s’agit d’une fête du hameau rural d’Östra Spöland (66 habitants), et je décide d’y aller voir de plus près.

Il y a là une centaine de personnes de tous âges, assises ou allongées sur l’herbe, à l’ombre des bouleaux, face à la grande rivière et au soleil qui baisse. Les gens sont venus à pied, à vélo, en voiture et même en bateau. A mon arrivée, le spectacle est terminé mais, au lieu de rentrer chez eux, les gens restent là. Les enfants patouillent dans la rivière et font des ricochets ou jouent au ballon, les adultes bavardent et cassent la croûte, car bien sûr il y a des grillades. La nature et les gens eux-mêmes assurent la suite du spectacle, de sorte que personne n’a envie de partir – et il fait si beau ! Cette harmonie paisible entre les gens et la nature, c’est la quintessence de l’été suédois, un pur moment de grâce, à partir de quelques éléments simples : la rivière, une prairie, des arbres et le soleil couchant. Je ne peux m’empêcher de penser à certaines de nos fêtes de villages (pas toutes, heureusement !) qui se déroulent l’été sur un terrain de sports ou dans un coin de champ poussiéreux écrasé de soleil. Les habitants d’Östra Spöland ont le sens du lieu, ils ont tout simplement trouvé LE meilleur endroit pour passer ensemble une belle soirée – en l’occurrence sur un terrain privé, mais la propriétaire, consciente que sa prairie est vraiment LE meilleur coin du village, y autorise les fêtes. Interrogée sur ce « sens du lieu », que l’on ressent partout dans le pays, une franco-suédoise des environs confirme que les autochtones semblent avoir une capacité innée à investir, pour leurs événements collectifs, des espaces de nature qui leur apportent toujours une dimension poétique, associant gaieté et mélancolie. On retrouve d’ailleurs ce sens du lieu et ces sensations ambivalentes dans certains films de Bergman, comme Jeux d’été ou Sourires d’une nuit d’été : l’intensité de ce qui se vit dans ces lieux privilégiés va de pair avec la rareté et la brièveté des beaux jours.

Date de l’article d’origine : 24 août 2018

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