Jean sans Terre

Jacques Perret (1901-1992) est un des meilleurs « raconteurs d’histoires » de notre littérature moderne, à l’égal de Marcel Aymé. Dans une nouvelle intitulée « Jean sans Terre » (NRF 1961), il raconte les mésaventures d’un dénommé Jean Papeuil, citadin en mal de verdure, qui décide un beau jour de semer des graines de pois de senteur dans un pot sur son balcon. Problème : il n’a pas de terre. Toute l’histoire tourne autour de sa quête désespérée d’une poignée de terre, illustrant ainsi le piètre statut de la nature en ville.

Sa concierge tente d’abord de le dissuader : ça va faire des saletés partout et tout envahir. « M. Papeuil entrevit un immeuble transformé en tonnelle, une ville entière en corbeille de senteur, imagina la dévastation progressive des centres urbains par les papilionacées grimpantes et reconnut que le progrès serait mis en péril ». « Il sortit, fit quelques pas sur le trottoir dallé, traversa la chaussée pavée, puis un carrefour asphalté et remonta sur un trottoir bitumé. « Elle est bien bonne, se dit-il, je fais dix kilomètres à pied tous les jours et pas une fois ma semelle ne foule la terre ». Il pense d’abord à un jardin public, où il se fait évidemment pincer par un gardien pour vol de terre publique. Puis, plein d’espoir, il se dirige vers les platanes de l’avenue : « Sous les grilles circulaires d’où jaillissaient les troncs, il devinait bien la terre parmi les vieilles boîtes d’allumettes et les tickets d’autobus, mais elle était prisonnière, inaccessible, verrouillée. Il renonça donc à cette solution, sans trop de regrets d’ailleurs, soupçonnant que la terre à arbre, ainsi morfondue dans la sinécure des platanes de boulevard, n’était guère qualifiée pour mener à bien des germinations délicates ». Non loin de là, il avise un chantier de terrassement. « Quelques pelletées de terre virent s’écraser à ses pieds. Étrange terre, pierreuse, avec des zones meringuées et des grumeaux de coagulation ochracée. Terre comprimée, congestionnée par le piétinement séculaire des foules urbaines, stérilisée par les vibrations du métro, terre déchue de ses fonctions traditionnelles, desséchée par les poussières des voies romaines, asphyxiée par les infiltrations de catacombes et de gaz d’éclairage. « Autant planter mes pois, songea-t-il, dans un mélange de brique pilée et d’ossements en poudre ».

Notre homme va finir par trouver de la terre en banlieue, mais à son retour, pas de chance, sa femme de ménage aura expédié ses graines dans la purée de pois cassés du soir. Cette navrante histoire évoque à sa manière le juste combat des activistes de l’écologie urbaine, qui s’efforcent de remettre la terre et l’eau à l’air libre et de promouvoir le compostage « maison » pour offrir de petits bonheurs aux citadins. Et elle m’aura aussi fourni ma chronique du jour. Merci, Jacques Perret !

Date de l’article d’origine : 6 mars 2012. Illustration extraite du livre.

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