Les sociotopes, une affaire de plaisir ou d’agrément ?

Lors d’une formation sur les sociotopes à Paris en juin dernier, un participant m’a suggéré d’éviter de faire référence aux « plaisirs » qui s’attachent à certains lieux. Prenant en exemple les activités qui se déploient au crépuscule dans le bois de Boulogne, il estimait en effet que cette notion était un peu « connotée », tout au moins pour les Parisiens qui savent quelles turpitudes s’attachent aux lieux de plaisir à ciel ouvert. Pas contrariant, j’ai donc accepté d’échanger le plaisir contre l’agrément ou le bien-être, notions pouvant être mises entre toutes les mains.

Tout récemment, un ami auquel je faisais part de cette discussion m’a reproché d’avoir trop vite baissé pavillon face à cet assaut de « politiquement correct ». « Comment ça ? », me dit-il, scandalisé, « ce ne serait pas du plaisir, ce qu’on éprouve à s’étaler dans l’herbe ou sur le sable au soleil, à respirer l’odeur des fleurs, à déguster un bon fromage sur du pain frais en pique-nique au bord d’une rivière ? Pourquoi substituer au plaisir tes notions fadasses d’agrément et de bien-être ? « 

J’avoue avoir été touché par cette argumentation. Ce n’est pas parce que se déroulent dans les « bois d’amour » péri-urbains (cf ici dans ce blog) des activités que la morale réprouve, que le mot « plaisir » doit être banni du domaine des sociotopes. Après tout, Montaigne ne cesse dans les « Essais » de nous parler de l’art de jouir de la vie et des plaisirs de l’existence : « [la vie], je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d’application que nous y prêtons. Principalement à cette heure que j’aperçois la mienne si brève en temps, je la veux étendre en poids ; je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et par la vigueur de l’usage compenser la rapidité de son écoulement ; à mesure que la possession de vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine ». C’est un peu cette belle leçon de vie qu’applique à sa façon le géographe canadien Luc Bureau dans « Terra Erotica » (2009) : 

« Bien calé dans l’alvéole moussue d’un rocher, j’abandonne mon corps et mon esprit aux voluptés d’un soleil couchant. Roulant paresseusement sur une route de campagne, j’éprouve des sensations troubles en humant l’odeur pénétrante et suave du foin coupé. Je rougis de désirs inavouables en laissant le vent velouté d’un après-midi d’été m’effleurer l’épiderme. Ces grands bois aux coloris flamboyants des Laurentides, qui sentent à plein nez l’air libre de la sauvagerie, m’entraînent dans une rêverie génésiaque, à l’orée de l’enveloppe foetale de mes origines »(la suite, tout aussi torride, ici).

Si ça n’est pas de l’ordre du plaisir…

Date de l’article d’origine : 21 août 2011

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